Compte rendu - Questions autour du handicap


A la faveur de la parution de l’ouvrage « L’éternel singulier - Questions autour du handicap » (Editions Le bord de l’eau, novembre 2010), l’Anvie a organisé un débat avec un de ses auteurs, Eric MINNAERT, anthropologue, sur l’insertion et la carrière des personnes handicapées dans l’entreprise, animé par Laurent GERARD, journaliste à Entreprise & Carrières.

Gyslaine PROST, chef de mission Handicap à la direction des ressources humaines d’ErDF et Anne ROI, responsable du développement de l’Union pour l’insertion et la réinsertion des personnes handicapées (UNIRH) ont participé au débat.

Vous trouverez ci-dessous le compte rendu de ce petit-déjeuner. Bonne lecture !

 

 Quelles ont été les conditions de création de l’ouvrage L’éternel singulier ?

Ghislaine Prost, ErDF - ErDF est la filiale de distribution d’électricité du groupe EDF. Elle compte 36 000 salariés, dont 900 en situation de handicap. Les objectifs en matière de taux d’emploi des personnes en situation de handicap, fixés par la loi de 2005, ne sont donc pas atteints.

En 2008, lors de la filialisation d’ErDF, le taux d’emploi de personnes en situation de handicap s’établissait à 2,47 %. L’objectif était d’atteindre un taux d’emploi de 3,47 % en l’espace de quatre ans. C’est en 2009 que le premier accord handicap est finalisé. La durée d’application de cet accord est fixée à quatre ans.

La première année de mise en œuvre a largement été consacrée à la création des réseaux. La seconde année a été davantage consacrée à l’animation de ces réseaux et, surtout, à l’atteinte des objectifs proprement dits.

Ce projet d’ouvrage est né à l’issue de la première année de mise en œuvre de l’accord : il s’agissait de trouver le meilleur moyen permettant d’animer et de piloter les équipes de terrain au quotidien, de contribuer au positionnement de l’entreprise et de forger un socle de connaissances pour mieux construire les actions en faveur de l’emploi des personnes en situation de handicap. Les multiples solutions offertes par des prestataires extérieurs pour fêter ce premier anniversaire n’étaient pas satisfaisantes car, trop souvent, caricaturales.

C’est donc une solution tout à fait originale qui a été mise en place : chaque correspondant a choisi dans son entourage une personne souhaitant témoigner sur sa situation de handicap. Chacune des neuf interviews a été remise à neuf intellectuels. Ensuite, des conférences se sont tenues dans les régions. Toutes ont été enregistrées et ont donné lieu à un rendu écrit, dont le résultat est L’éternel singulier. Cet ouvrage a par ailleurs  permis de produire un second ouvrage, plus court, destiné aux équipes d’ErDF, reprenant des « morceaux choisis » de L’éternel singulier. Ce dernier, depuis sa présentation à la presse le 15 novembre, bénéficie d’une certaine médiatisation à la radio, sur Internet, et dans la presse écrite. Les ventes sont encourageantes. Une éventuelle réédition est d’ores et déjà envisagée.

Les conférences et cet ouvrage ont incontestablement joué un rôle de déclencheur : équipes, managers… se sont par ce biais appropriés beaucoup plus rapidement la question du handicap.

 


Eric Minnaert, vous êtes un des intellectuels qui ont participé aux rencontres évoquées par Ghislaine Prost. Comment se sont-elles déroulées ?

Eric Minnaert, anthropologue - Lorsque Ghislaine Prost m’a contacté, je n’avais jamais travaillé avec des personnes handicapées – je n’avais pas davantage travaillé sur la question du handicap en entreprise. Ceci étant, je travaille depuis plusieurs années sur les représentations du corps dans les sociétés contemporaines. J’avais également beaucoup travaillé sur les questions liées à la dépendance des personnes âgées, il n’était donc pas illogique que je m’intéresse aussi au handicap.

J’ai donc participé à une des conférences évoquées par Ghislaine Prost. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Ludovic Michel, la personne avec laquelle je devais dialoguer. Nous étions, l’un comme l’autre, paniqués : lui avait peur de parler publiquement de son histoire ; pour ma part, je ne savais pas réellement comment je pouvais en tirer une analyse anthropologique. Nous avons de concert décidé de partir de ses propres problématiques, mais aussi des multiples conclusions auxquelles il était déjà parvenu en tant que personne, et en tant que salarié d’ErDF. En reliant son témoignage avec mon expérience d’anthropologue, j’ai pu dégager quelques conclusions, vraies dans d’autres univers culturels, et applicables à la question du handicap en France. Ainsi, j’ai avancé que les sociétés occidentales se sont dégagées de toute contrainte mythologique, tout en se créant de nouvelles contraintes liées à la mainmise du médical.

Dans la foulée de cette intervention, Ghislaine Prost m’a proposé de rencontrer les équipes en région Centre Auvergne Limousin, en commençant par les équipes en contact avec les clients. Les grandes questions parcourant L’éternel singulier ont été abordées avec elles. Surtout, nous sommes partis des grandes thématiques liées au handicap qui parcourent toutes les entreprises (comment réussir l’intégration d’une personne en situation de handicap, par exemple). Après cette première mission, je me suis rendu dans la région Grand Ouest. J’intégrerai prochainement les équipes parisiennes. Il s’agit donc, dans chaque cas, d’enquêtes de terrain par immersion.

 


Quels étaient les attendus, de la part d’ErDF, en termes de livrables ?

Ghislaine ProstIl s’agissait d’identifier les facteurs autres que les facteurs professionnels qui conditionnaient la carrière des salariés en situation de handicap. Nous avons pu voir ainsi que des facteurs d’ordre médical, familial, culturel et politique impactaient significativement les parcours professionnels des personnes en situation de handicap. Les travaux menés actuellement par Eric Minnaert nous permettront d’aller bien au-delà de la commande initiale. L’éternel singulier connaître donc vraisemblablement une suite.

Eric Minnaert – L’écriture de ce livre n’est qu’une étape. J’ai eu la chance de voir, dans les équipes, comment était reçu le petit ouvrage destiné uniquement à l’interne. Le fait que des personnes extérieures à l’entreprise ouvrent le débat sur la question du handicap au travail en dépassant très largement la problématique propre aux équipes de terrain favorise la réflexion chez elles. J’ai été très étonné de la vitesse à laquelle les salariés d’ErDF se sont appropriés cette question : les témoignages, les points de vue, surgissaient extrêmement rapidement. Les équipes ont tout aussi rapidement cherché des pistes leur permettant de mieux intégrer une personne en situation de handicap, pour in fine, réfléchir aux éléments qui fondent leur collectif. Ainsi, en partant de l’insertion des travailleurs handicapés dans le monde du travail, il est possible d’arriver à une question beaucoup plus large : les conditions du vivre ensemble, sur lesquelles repose toute société.

 


Plusieurs témoignages contenus dans L’éternel singulier évoquent les problèmes rencontrés par les personnes handicapées dans le système scolaire. Parfois en effet, on impose aux jeunes handicapés un redoublement alors même que leurs résultats sont satisfaisants.

Ghislaine Prost – Le livre contient en effet le témoignage d’une femme qui a été amputée à l’âge de 13 ans. Lorsqu’elle a dû réintégrer le système scolaire, ses parents avaient émis l’hypothèse qu’elle rejoigne un établissement spécialisé, ce qu’elle a refusé. Elle a donc rejoint le système scolaire classique. Lorsqu’elle est entrée en seconde, on lui a dit qu’elle devrait très probablement redoubler… Cet exemple montre bien que les idées reçues sont tenaces : on considère que des difficultés physiques ont forcément des répercussions sur la réussite d’un individu, ce qui est naturellement faux.

Eric Minnaert – J’ai rencontré cette personne, dans la mesure où j’ai travaillé directement dans son service. J’ai également rencontré ses collègues, qui ont découvert sa vie, son quotidien, son passé – bref, la complexité de son parcours -, à travers lelivre L’éternel singulier. Son humanité, son regard sur la vie amènent ses collègues à une prise de conscience permanente et quotidienne sur ce que le groupe peut produire ensemble.

 


La problématique des parcours professionnels des personnes en situation de handicap est-elle due principalement aux difficultés qu’elles rencontrent pendant leur scolarité – sachant que l’Education nationale considère que les enfants en situation de handicap ne peuvent pas être pris en charge par des structures classiques ?

Anne Roi, UNIRH - Un énorme travail doit effectivement être accompli au niveau de la scolarité initiale – je pense à l’accessibilité physique des écoles en premier lieu. A noter par ailleurs que l’accès aux études supérieures des personnes en situation de handicap est très difficile. L’intégration professionnelle des personnes en situation de handicap doit être retravaillée ; mais l’orientation professionnelle devrait l’être davantage.

 


La souffrance individuelle des personnes en situation de handicap est souvent très forte. Quelle réponse apporter ?

Eric MinnaertIncontestablement, la souffrance psychologique des individus en situation de handicap est extrêmement forte. Il est vrai également qu’il est difficile, pour les entreprises, de la prendre en charge. Lorsque je rencontre des personnes en situation de handicap, cette question de la souffrance est systématiquement évoquée. De toute évidence, chaque individu a ses propres spécificités, rendant encore plus complexe la prise en charge de la souffrance psychique : on ne peut donc pas apporter une réponse univoque.

Ceci étant, je crois que les entreprises doivent avoir conscience (conscience qui doit être collective) de son histoire, de ses fondamentaux, que l’on retrouvera dans toutes les cellules qui les composent. C’est dans le cadre de ces cellules que des solutions peuvent être trouvées. Prenons l’exemple d’ErDF : la solidarité, la volonté de trouver coûte que coûte des solutions, sont au cœur de l’identité de l’entreprise – ces valeurs peuvent être actionnées sur la question de l’intégration de personnes en situation de handicap.

Ghislaine ProstLa problématique de la souffrance appartient à la sphère privée des individus, les entreprises peinent à agir sur un tel volet. La plupart préfère d’ailleurs s’en désintéresser, au motif précisément qu’elle n’appartient pas à la sphère professionnelle.

Jean-Louis Ribes, président fondateur de l’imprimerie DSI – L’imprimerie que je dirige, qui a été chargée de produire L’éternel singulier, est une entreprise adaptée. 80 % des salariés sont en situation de handicap. L’entreprise a la faculté d’intégrer les individus, quels qu’ils soient ; se pose néanmoins la question de la préservation du collectif en tenant compte des caractéristiques de toutes les personnes qui composent l’entreprise.

Dans mon entreprise, nous cherchons à mettre en évidence le niveau d’efficience maximale. Nos salariés handicapés présentent un niveau d’efficience équivalant à la moitié de l’efficience d’une personne ordinaire. Nous considérons que pour que les salariés en situation de handicap se sentent épanouis au travail,il faut aller chercher la totalité de leur efficience. Cela nous permet de créer une forte motivation au sein du collectif de travail, un réel esprit de solidarité – in fine, cela contribue à améliorer l’efficience des salariés, ce que nous avons constaté.

 


Les entreprises fabriquent parfois du handicap, et les médecins du travail n’ont pas du tout conscience de leur rôle en matière de prévention. Ils sont d’ailleurs peu sensibilisés à cette question et refusent de travailler en réseau. Que faire ?

Ghislaine Prost – Toutes les entreprises se heurtent à ce problème, malheureusement. Les médecins du travail ne sont de toutes les manières pas du tout habitués à travailler en réseau, ce qui rend de fait très complexe leur implication, leur sensibilisation etc. Il est beaucoup plus pertinent de les rencontrer de manière individuelle. Il est vrai également que la méconnaissance des situations de handicap par les médecins du travail est souvent manifeste.

 


Quelle intégration pour les personnes souffrant d’autisme ?

Anne Roi – Je peux citer l’exemple d’un partenariat que nous avons noué avec ErDF pour l’intégration d’un jeune autiste dans un service de comptabilité. Nous avons choisi de ne rien cacher à l’équipe encadrante du centre de formation qui l’accueille. Le soutien d’ErDF nous a permis de construire un parcours (professionnel et de formation) « cousu main » pour cette personne. Je suis persuadée que l’intégration des personnes en situation de handicap est grandement facilitée lorsque la construction de son parcours est faite de manière extrêmement personnalisée.

Ghislaine Prost – Les difficultés de ce jeune autiste ont (pour partie) pour origine son contexte familial. Il rencontrait à l’école de réelles difficultés, mais a été « poussé » par ses parents : au final, il a obtenu un bac S avant d’intégrer un BTS en cartographie. Lors de sa première année de BTS, l’établissement a clairement dit aux parents qu’il ne pourrait pas poursuivre ses études. C’est seulement à ce moment que les parents ont pris conscience et accepté que leur fils rencontrait des difficultés – il était hors de question pour eux d’admettre que celui-ci souffrait d’un handicap. Cette non-reconnaissance du handicap par les parents constitue un frein à l’intégration dans l’entreprise de la personne en situation de handicap. Les intégrations les mieux réussies concernent probablement les personnes qui ont intégré et accepté leur situation de handicap. C’est peut-être pour cela que l’intégration des personnes souffrant d’un handicap psychique est si difficile.

Pour les situations d’autisme en particulier, l’environnement familial est très important. Si le jeune autiste n’est pas pris en charge suffisamment tôt, si la famille nie l’existence de ce  handicap, les difficultés sont ensuite beaucoup plus fortes.

 


Madame Roi, avez-vous noté une amélioration des pratiques dans les entreprises ? Quel est l’impact des mesures législatives ?

Anne Roi – Les grandes entreprises n’ont pas attendu la loi de 2005 pour agir en faveur de l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap. Cette loi est, selon moi, injuste : les entreprises ont raison de déplorer le fait que des quotas leur sont imposés… alors qu’il est très difficile de recruter des personnes handicapées répondant à leurs critères de recrutement, disposant des compétences dont elles ont besoin. De fait, les personnes handicapées sont davantage présentes dans les petites entreprises, dont les exigences en termes de compétences sont moindres.